Séminaire USPC "PSYCHANALYSE ET ECRITURE" Séance du jeudi 11 mai 2017

Séminaire de recherche du Collège USPC

de psychanalyse, psychopathologie et psychologie clinique

PSYCHANALYSE ET ECRITURE

Co-animé par

J.-F. Chiantaretto (UTRPP, Paris XIII) et F. Neau (PCPP, Paris Descartes).

Séance du jeudi 11 mai 2017, 21h (code 03521)

 

Claire NIOCHE-SIBONY

 

Virginia Woolf et Clarice Lispector

Ou la stratégie du grain de raisin : résister à la transparence

 

  

« Si la vie repose sur une base, si c’est une coupe que l’on remplit, que l’on remplit indéfiniment – alors ma coupe, à n’en pas douter, repose sur ce souvenir. Je suis au lit, à demi réveillée, dans la chambre des enfants, à St. Ives. J’entends les vagues qui se brisent, une, deux, une, deux, et qui lancent une gerbe d’eau sur la plage ; et puis qui se brisent, une, deux, une, deux, derrière un store jaune. J’entends le store jaune traîner son petit gland sur le sol quand le vent le gonfle. Je suis couchée et j’entends ce giclement de l’eau et je vois cette lumière, et je sens qu’il est à peu près impossible que je sois là ; je suis en proie à l’extase la plus pure que je puisse imaginer. (…) … la sensation, telle que je la formule parfois pour moi-même, d’être à l’intérieur d’un grain de raisin et de voir à travers une pellicule d’un jaune semi-translucide. (…) Si j’étais peintre, je rendrais ces premières impressions en jaune pâle, argent et vert. (…) Je représenterais une forme sphérique, semi-translucide. Je représenterais des pétales recourbés ; des coquillages, des choses semi-translucides ; je tracerais des formes arrondies, à travers lesquelles on verrait la lumière, mais qui demeureraient imprécises. »

Virginia Woolf, Instants de vie, « Une esquisse du passé »

 

« Les raisins, une grappe de raisins ronds et pulpeux et liquides et faussement transparents parce qu’ils donnent l’impression d’être transparents, mais on ne voit pas l’autre côté, tu es totalement opaque même si tu donnes une impression de transparence diable va en enfer qu’ai-je à voir avec l’opacité des choses et la tienne le taureau de la fazenda est corpulent les vaches ont une odeur de champs et de champs inédits le champ est à l’air libre entre la campagne et le ciel je respire l’air qui vole vole léger quand il commence à éventer mon visage nu et fou sans gouverne quand les fenêtres claquent et que battent les bourrasques de vent j’aime tellement être éventée comme de m’exposer à la bourrasque qui fait claquer portes et fenêtres de toute la maison. »

Clarice Lispector, Un Souffle de vie

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A la lumière de deux textes tardifs de Virginia Woolf (Une Esquisse du passé) et de Clarice Lispector (Un Souffle de vie), nous montrerons comment le parti-pris de l’opacité (d’une opacité lumineuse, translucide, pellucide) fait de l’écriture une résistance à la transparence. L’opacité de l’énonciation, l’opacité du corps, les hésitations du texte, mais aussi la scénographie onirique, les non-dits, les ambiguïtés et les fragilités, dessinent des seuils et des interdits de franchissement que le lecteur, mis en faillite, ne peut transgresser. Ce sont autant de micro-stratégies de résistance à la transparence, à la complète pénétration du texte et des motifs. Le grain de raisin ou l’ombilic du rêve (ombilic, et pelote, mycélium, champignon) : laisser à la pénombre sa part, le point limite de la symbolisation.

Clarice Lispector, Un Souffle de vie

 

Indications

Georges-Arthur Goldschmidt, Jean-Jacques Rousseau ou l’esprit de solitude, PUL, 2012

Clarice Lispector, Un Souffle de vie, Editions des Femmes, 1998

Pascal Quignard, Une Journée de bonheur, Arléa, 2017

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire

Jean Starobinski, La Transparence et l’obstacle, Gallimard, tel, 1971

Virginia Woolf, Instants de vie (plus particulièrement « Une esquisse du passé »), Le Livre de poche, 1994

 

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Claire Nioche-Sibony est maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie, Université Paris 13 Sorbonne Paris Cité, psychologue clinicienne, psychanalyste, Associated Fellow à l’Institute for Cultural Inquiry (ICI), Berlin. Philosophe de formation initiale (Ecole Normale Supérieure, Paris), elle s’intéresse aux liens entre psychnalyse, littérature et langage, mais aussi aux rapports que la psychanalyse entretient avec la psychiatrie contemporaine, à l’épistémologie de la psychanalyse, à la clinique psychanalytique des psychoses et aux questions soulevées par l’errance, avec une approche résolument transdisciplinaire.

 

Parmi ses publications récentes :

« Liaisons et déliaisons du corps de l’écriture », in Ecritures de soi, écritures du corps, sous la direction de Jean-François Chiantaretto et Catherine Matha, Hermann, 2016.

Chapitre « Sovereignty », in Georges Bataille. Key Concepts, Routledge, London and New York, 2016.

« Le motif des ruines dans Les Géorgiques de Claude Simon », in Claude Simon, Les Vies de l’archive, sous la direction de Mireille Calle-Gruber, Editions universitaires de Dijon, collection Ecritures, juillet 2014.

« Ecrire la guerre : expérience, mémoire, transmission », postface à Le Feu, de Henri Barbusse, Petite Bibliothèque Payot, mai 2014.

« Le corps politique pris de panique. Penser les liens civils depuis le transfert », n°64 de la revue Champ psy (numéro « Corps contemporain, corps politique), décembre 2013.

« Maurice Blanchot : déserter le mythe », n°124 de la revue de psychanalyse freudienne Topique (numéro « Pensée politique et engagement »), septembre 2013.

Jouissance et souffrance, co-direction avec M. Coelen et B. Santos, Paris, Campagne Première, 371 pages, introduction, p. 9 à 21, janvier 2013.

« Dialectique du savoir et de l’insu dans la cure : penser la singularité », paru dans Recherches en psychanalyse, n° 13, 216 pages, p. 7 à 13, 2012/1.

« De l’écriture en psychanalyse », paru dans Cliniques méditerranéennes, « L’enfant et ses fantômes », érès, n°86, 258 pages, p. 123 à 139, 2012.

« L’institution des insoumis », Revue Chimères, N°72, juin 2010.

 

Le séminaire a lieu le 2ème jeudi du mois, hors vacances scolaires, de 21 à 23h, à l’USIC,

18 rue de Varenne, 75007 Paris.

Ouvert aux étudiants de Master de SPC, aux doctorants et jeunes docteurs,

aux cliniciens et enseignants-chercheurs intéressés.

Une participation régulière au séminaire est souhaitée, afin qu’il puisse fonctionner comme un groupe de travail

(pré-inscription souhaitable : jfchant@wanadoo.fr ou fr.neau@free.fr)